Aura-t-on (enfin) le droit de manger tôt au resto ?

Après s’être longtemps moqués des touristes anglo-saxons, les Français réclament (eux aussi) le droit de s’attabler à l’heure des poules.

Entrée, Plat, Dessert
2 min ⋅ 04/11/2026

Le temps passe vite.

Tellement vite, parfois, que l’on peine à anticiper les coups de vieux, même les plus sournois. Si j’ai arrêté de me vexer quand un ado m’appelle “Monsieur” pour me demander un renseignement, il y en a un que je n’ai pas vu venir.

Avec les années, j’ai rejoint le camp des couche-tôt, au point de lorgner et de désormais convoiter les premières tables du service du soir des restos, chasse-gardée des touristes anglophones que je m’amusais encore à charrier il y a peu.

Au-delà de nous renvoyer en pleine tronche notre âge qui avance, que révèle le plaisir (et le désir) de dîner tôt au restaurant ? Que dit-il de nous, de l’évolution de nos modes de vie et de nos comportements alimentaires ?

Si l’assouplissement des normes sociales a depuis longtemps ébranlé le rituel du dîner à heure fixe, il semble aussi venir grignoter d’autres acquis culturels que l’on pensait immuables. Prenons un exemple concret : l’apéro entre amis qui précédait une virée au resto, longtemps incontournable et protocolaire, n’a aujourd’hui plus rien d’un automatisme.

Si le phénomène n’est pas propre à notre époque, quelques hypothèses peuvent toutefois expliquer ce glissement sociologique et ce déferlement de trentenaires (et plus) désireux de retrouver leur couette sans trop tarder.

La quête d’une meilleure hygiène de vie, d’abord : boire moins et manger tôt, pour mieux digérer avant de s’endormir. La recherche d’un meilleur équilibre, pour concilier (habilement) vie sociale et sommeil réparateur, en bouclant sa soirée avant le cap de 22 heures. Ou l’influence du télétravail qui, en bousculant nos horloges quotidiennes et en redessinant les contours de nos journées de boulot, a redistribué les cartes de la sociabilité à table.

Il y a aussi des explications plus pragmatiques.

À Paris, manger tôt est souvent la seule solution pour tenter d’obtenir une table sans réservation dans les restaurants les plus courus. Parfois, cela peut aussi relever d’un choix délibéré, afin de passer un moment à table plus tranquille et profiter d’un début de service généralement moins bruyant et moins agité.

À Paris, à l’exception des brasseries ouvertes “en continu” et des aspirateurs à touristes, les restaurants restent toutefois encore peu nombreux à lever leur rideau pour un premier service avant 19 heures.

Mais pour le plus grand bonheur des couche-tôt, les choses sont en train de changer.

CE QUE J’AI AIMÉ RÉCEMMENT | Cette expo. Ce calendrier de l’Avent. Cet album de jazz. Un nouvel épisode de ma série animée. Le livre de Mon Lapin, celui de Mory Sacko et un autre sur les sauces. Un déjeuner chez Hakuba, puis mon rituel annuel aux Deux-Magots, à la table de Simone de Beauvoir. Ayo Edebiri est aussi DJ. Les pâtes du mardi du Dauphin. Les banquettes de chez Savy. Cette nouvelle cuvée des Mosse. Un bambin recouvert de pâtes aux boulettes. Le retour de la meilleure newsletter francophone.

S’il y a bien un endroit où s’attabler dès 18 heures est confortablement entré dans les usages, c’est chez Oobatz, la pizzeria la plus prisée de la capitale, qui a fixé cet horaire dès son ouverture. Chez Toy, l’impeccable spot à ramen qui a rapidement su mettre tout le monde d’accord, le coup de feu démarre quelques minutes plus tard. Même chose au mini-comptoir de Bittikesu, où le premier service débute à 18h30 pétantes…

Énième tendance éphémère ou signe annonciateur d’un glissement des mœurs plus profond ? Dès l’ouverture de Bittikesu, le chef Jules St-Cyr, lui, avait même envisagé de lancer son premier service plus tôt encore. Un réflexe naturel, presque inconscient, chez ce cuisinier, venu du Québec, où manger dès 17 heures n’a rien d’incongru ? Peut-être bien.

Dès lors, une théorie se dessine.

Les néo-mange-tôt doivent-ils leur salut à l’importation de codes culturels anglo-saxons qui nous sont encore peu familiers ? La piste mérite d’être creusée. Chez Oobatz, le chef Dan Pearson et le cofondateur Robert Compagnon sont tous deux américains. Chez Toy, le chef George Black est anglais. Et tous partagent, peut-être, l’envie commune de faire infuser, à Paris, des habitudes de restauration, venues de l’autre côté de la Manche et de l’Atlantique, où l’on n’attend pas 20 heures pour passer à table ?

D’autres adresses ont choisi d’emprunter cette voie. Pas forcément par mimétisme vis-à-vis de leurs confrères anglo-saxons, mais plutôt en réponse aux nouvelles envies et habitudes de leur clientèle ; pour ajouter un service et optimiser leur taux d’occupation ; ou simplement améliorer la qualité de vie des équipes en cuisine et en salle en leur permettant de terminer plus tôt.

On l’observe (depuis un moment) chez Early June (10e), ou, plus récemment, à L’Espérance (19e), à Mersin (19e), à Trâm130 et Trâmette (11e), à The Bell (1er), à Winona (11e), à Billie (2e), et même dans des institutions comme le Lazare (8e).

Les adultes qui vieillissent tiennent donc peut-être, ici, une petite victoire. On pourrait toutefois regretter qu’elle précède celles qu’attendent nos cadets, mobilisés et méprisés, qui tentent de faire entendre leur colère et leur désarroi, en vain, depuis quelques semaines, aux quatre coins du pays.


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Entrée, Plat, Dessert

Par Robin Panfili

Journaliste et reporter gastronomique (Le Fooding, GQ, Radio Nova…), Robin Panfili explore le monde de la bouffe, sous toutes ses coutures : du snack aux bistrots de quartier, du kebab aux restaurants étoilés.

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