Kessel

Jul est-il le Bourdieu de la bouffe ?

La nourriture est omniprésente dans l'œuvre du rappeur marseillais. Et cela n'a rien d'anecdotique.

Entrée, Plat, Dessert
4 min ⋅ 05/08/2026

Le thème de ce numéro vous dit peut-être quelque chose. C’est normal, un brouillon a été envoyé par erreur, il y a un mois. Le signe que j’avais besoin de vacances. Voici donc, enfin, la version définitive.

Depuis toujours, le hip-hop américain a utilisé la nourriture comme un symbole de réussite, de prospérité et d'ascension sociale. Rick Ross célébrait le homard, Lil Wayne le champagne et Jay-Z les sushis hors de prix. Si le rap en France a embrassé certains de ses codes, la bouffe y occupe cependant une place très marginale.

Sauf… chez Jul.

Omniprésente dans ses textes, elle ne cherche toutefois ni à manifester une quelconque forme d’opulence, ni à étaler sa réussite. La nourriture vient, avant tout, planter un décor. Un paysage où un Oasis Tropical, une crêpe au Nutella et un simple Filet-O-Fish disent bien plus qu’ils n’en ont l’air. Ces références alimentaires, puisées dans un imaginaire populaire fédérateur, ancrent ainsi ses chansons dans une réalité familière qui permet à chacun d'y retrouver ses propres repères.

“Ils se reconnaissent dans mes sons. […] Faut voir ce que nous vivons”

“On m’appelle l’OVNI” (2016)

J’écoute Jul en boucle depuis plusieurs années — me forcez pas à dévoiler mes derniers Spotify Wrapped —, mais il serait mentir que d’affirmer que c’est l’omniprésence de la bouffe dans ses morceaux qui m’y a encouragé. La manière dont elle participe à la construction de son univers m’a toutefois toujours fasciné. Un réalisme pur, baroque et sans filtre, pas encore étudié dans les facultés, mais dont je pourrais parler des heures si on voulait bien me filer les clés d’un amphi.

La réussite n'a pas le goût du caviar

Chez Jul, la réussite n’a jamais changé le contenu de ses assiettes. Même après être s’être hissé comme l'un des artistes les plus populaires de France, Jul n’a jamais troqué l’ordinaire pour l'exceptionnel. Et, justement, cette loyauté au réel pourrait bien être l’une des clefs de son succès. Car, là où certains artistes ont choisi de mettre en scène une existence qui nous apparaît comme inaccessible, Jul est toujours resté fidèle à son éternelle recette : bâtir un répertoire musical qui ne crée pas de distance avec ceux qui l’écoute.

“Me donne pas du caviar, j’préfère être qu'avoir” 

“Fais-moi voir” (2015) 

“Jul témoigne de ce qu'il voit et de ce qu’il vit, avec simplicité et sincérité. Il est donc logique que la nourriture occupe une place importante dans ses morceaux”, analyse Enzo qui, au-delà d’être mon ami, connaît l’œuvre de Jul sur le bout des doigts… et a même eu l’occasion de fréquenter le rappeur de très près. “Ces références alimentaires sont d'ailleurs à prendre au premier degré. Quand il rappe : ‘J'ai la gorge sèche, j'bois du Volvic-fraise’, il ne faut pas forcément y chercher un symbole. C'est simplement l’image, très pragmatique, d'une pause en pleine session studio.”

La nourriture comme décor

Plus qu’un thème à proprement parler, la nourriture constitue chez Jul un élément de décor et, surtout, un accessoire de narration. Pour planter une scène, donner de la texture à un récit et convoquer un imaginaire collectif – une glace au bord de la mer, une crêpe sur le Vieux-Port ou un sandwich Radical après une soirée…

“On s'arrête au snack, j'prends steak-frites avec sauce pita”

“Flouz” (2022)

Cette écriture, qui repose sur une accumulation de détails qui peuvent paraître anodins, nourrit précisément ce puissant effet de réalisme. Car Jul ne décrit pas un mode de vie fantasmé, mais ce qu'il a véritablement vécu. Un discours authentique, familier et surtout crédible, dans lequel son public ne se contente pas d’écouter une histoire, mais reconnaît aussi une part de la sienne.

Le frigo d’une génération

Écouter Jul, c'est aussi ouvrir le frigo d'une partie de la jeunesse française du milieu des années 2010. Nutella, Snapple, Oasis Tropical, Kiri, pain de mie, gruyère râpé, chocolat chaud et thon en boîte : ses chansons accumulent, sans ambages, les références à des marques et à des aliments qui, à force d'être repris et écoutés par des millions d'auditeurs, se sont muées en véritables marqueurs générationnels.

“Au bord d'la mer, je mange une crêpe”

“Sherbet” (2018)

Autre constat : loin de tout folklore, Jul restitue cette alimentation populaire telle qu'elle est, sans l'embellir ni la caricaturer. “Son rapport à la nourriture est profondément sincère, jamais démonstratif”, ajoute Enzo. “Il n’utilise pas les marques populaires pour construire une image, mais de manière très terre-à-terre, pour illustrer sa vie de tous les jours. C'est ce qui permet, presque malgré lui, de documenter l'évolution de ses goûts… et également celle de tous ceux qui l’écoutent”.

Voilà comment, album après album, Jul dresse un inventaire précieux et inédit de la consommation populaire française. En figeant la photographie d’une époque, ses paroles restitueront peut-être mieux que quiconque ce que buvait et mangeait une génération toute entière. Un peu comme les chansons de Renaud qui avaient su documenter, autrefois, les bistrots et la vie populaire des années 1980.

“En fumette, j'passe à McDo. J'prends un menu fish, potatoes”

“La Faille” (2023)

Parfois, ce lexique alimentaire permet même de documenter l’évolution de ses propres habitudes de consommation. “Ce qui rend ces références passionnantes, c'est qu'elles permettent de suivre ses fixettes au fil des années”, observe Enzo. Par exemple : si certaines boissons semblent l'accompagner depuis toujours – comme l’Oasis Tropical ou le Capri-Sun –, d'autres disparaissent au fil des années. “Entre le milieu des années 2010 et le début des années 2020, la Volvic laisse progressivement place à l'Evian”.

Un détail loin d’être anodin, qui illustre subtilement les petits chamboulements de son quotidien : d’une eau minérale à une autre, des Air Max aux Saucony. “Sa vie change, ses habitudes aussi, et ses morceaux en conservent la trace.”

L’Oasis Tropical comme fait social

Dans ses morceaux, Jul raconte finalement bien plus que sa simple alimentation. Le sociologue Pierre Bourdieu théorisait, dans La Distinction, l’idée que les goûts alimentaires ne sont jamais neutres. Chez Jul, cette idée prend une forme très concrète : loin des imaginaires de luxe incarnés par le champagne ou le caviar, il fait de l’alimentation du quotidien un langage où chaque marque ou aliment raconte une origine sociale, un milieu et une époque.

“J'irai pas manger un steak en or chez Nusr-Et” 

“Rentrez pas dans ma tête” (2020) 

En résumant, trop souvent, le succès de Jul à sa productivité ou à sa proximité avec son public, on oublie alors peut-être l'essentiel : la précision presque documentaire avec laquelle il dépeint son environnement. À tel point que, dans quelques décennies, ses morceaux raconteront peut-être moins ce qu'une génération rêvait de manger que ce qu'elle avait réellement dans son frigo.

Dans Mythologies, Roland Barthes écrivait, lui, que les objets de la vie ordinaire finissent toujours par parler de la société qui les produit. Les chansons de Jul en offrent une illustration très contemporaine. Alors, Jul serait-il devenu, sans même le savoir, l'un des meilleurs observateurs de la consommation populaire française de notre époque ?

Peut-être bien.


La playlist d’un Jul mélancolique

Les tubes à répétition et les refrains qu’on aime hurler très fort occultent, parfois, une autre facette de l’œuvre de Jul. Plus intime, plus mélancolique.

Alors, depuis quelques années, Arthur “King” Estienne (directeur de la création et l’un des principaux artisans de la grande épopée Konbini) s’est mis en tête de la faire rayonner à travers une playlist dédiée à ses morceaux les plus sensibles.

“J'ai une petite obsession pour ses chansons un peu ‘emo’”, sourit-il. “Ça peut être une déclaration d'amour ou une chanson pour sa mère. La seule chose qui compte pour choisir les morceaux, c’est l'émotion – dans les paroles ou dans la musique”. Résultat : une soixantaine de titres qui révèlent un Jul sensible et plus vulnérable qu'on ne se l’était imaginé.

Mise à jour régulièrement, “au rythme des nouveaux albums”, la playlist cache aussi un petit easter egg : une couverture dessinée par l’artiste Jean André en clin d’œil à Daniel Johnston. “Un autre artiste génial, à la fois aux antipodes de Jul, esthétiquement, et très proche de lui, dans sa spontanéité, sa générosité et sa capacité à produire énormément de musique – lui aussi, en solo et en auto-production”.


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Entrée, Plat, Dessert

Par Robin Panfili

Je suis Robin Panfili, journaliste sur l’Internet depuis plus de quinze ans et reporter gastronomique (Le Fooding, GQ…), après avoir travaillé pour Slate, Vice, Le Monde ou Konbini. J’explore le monde de la cuisine sans distinction, sous toutes ses coutures : du snack au bistrot de quartier, du kebab ouvert tard la nuit aux restaurants étoilés.

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